CE QUE 15 ANS EN CUISINE LUI ONT FAIT
Il était tard, ennui gamberge j’étais perdue sur insta, sur le compte de mon resto j’ai scrollé jusque très loin, j’ai remonté en arrière 10 ou 15 ans, une photo m’a arrêtée. Ma collègue qui fête ses 1 an au resto, ma collègue jeune souriante enthousiaste en forme, les yeux pleins de vie, les cheveux forts et brillants, les joues rosées.
Ma collègue maintenant elle a le souffle court, la peau terne les cheveux fins secs et cassants. Elle a les yeux éteints et le sourire aussi, elle est cynique et tout l’agace, quand elle se baisse elle souffle et quand elle se relève elle souffle. Ma collègue maintenant ça fait 15 ans qu’elle travaille en coupure 5 jours sur 7 48 semaines par an, ça fait 15 ans qu’elle porte le resto sur son dos cassé, sans elle rien ne tourne elle fait la cuisine les horaires les comptes et les RH, mais elle est ni cheffe ni patronne. Elle habite la porte à côté et les fournisseurs sonnent chez elle à 6 heures le matin parce que le resto est fermé. Elle me parle parfois de sa famille qui est loin dans un pays qui sera toujours plus le sien que celui-ci. Elle me raconte les vidéos qui la font rire sur Facebook et elle me parle de l’actualité comme les gens qui passent trop de temps devant la télé. Quand je lui demande si elle a passé un bon weekend elle me dit qu’elle a dormi pendant 2 jours elle n’est sortie que pour aller chez le dentiste, elle me parle du dentiste qui lui coûte tout son salaire, elle grince tellement des dents la nuit qu’elle les casse. Je lui demande si elle a des enfants elle me dit non mais j’en veux mais je n’ai pas le temps, tout son temps englouti dans la cuisine. Elle ne se plaint jamais à part des serveurs qui font mal leur travail et des clients qui sont pénibles, et parfois du chef qui est vraiment juste un mec. Elle est brutale et précise, elle jette de ses bras gros et fort les casseroles et les caisses de légumes que j’ai du mal à soulever, elle les jette fort et bruyamment et ils arrivent toujours exactement au bon endroit. Elle me dit avant quand tu débutais en cuisine t’étais pas payé les 3 premiers mois parce que tu travailles mal donc tu sers à rien, elle me dit ça l’air de dire que c’était mieux avant, moi j’ai été payée dès mon premier service encore heureux. Le chef et la patronne parlent de leurs vacances à l’autre bout du monde et elle rit jaune elle me dit qu’eux ils peuvent parce qu’ils sont riches. Elle ne part presque jamais en vacances. Une fois le chef lui ébouillante le mollet avec la soupe elle ne dit rien elle soupire d’un air agacé, sa peau part en lambeaux et fait des cloques dégoûtantes, elle me dit je devrais aller à l’hôpital mais bon, elle continue à envoyer les plats, elle ira peut-être à la pharmacie après le service mais les produits sont trop chers, et elle devrait être arrêtée au moins une semaine mais c'est même pas la peine de demander à la patronne, et ça ne sera même pas déclaré comme un accident du travail, elle sera remboursée de ses pansements en cash. Je lui dis que c'est pas normal et qu'un arrêt de travail ça ne se demande pas ça s'annonce et qu'elle a des droits, et elle est bien d'accord, mais elle se résigne. Elle en a un peu trop bavé, plus l'énergie de se battre. Parfois après le service quand le chef est parti on parle un peu, on prend des nouvelles, des discussions qui n'ont l'air de pas grand chose mais qui sont grand chose, comme seules peuvent l'être des conversations entre des femmes qui partagent quelque chose qu'elles n'ont pas besoin de dire tout haut.
Ma collègue ça fait 15 ans qu’elle trime dans cette cuisine, elle est abîmée de partout, n’a ni reconnaissance ni gloire, son nom n’est pas dit dans les guides prestigieux, on ne lui dit pas merci ni bravo mais si elle s’arrête le resto s’arrête.
DJ JAMBON BEURRE